Le chien agressif envers les humains.



Les événements survenus au cours de l'année 2000 et les nombreux articles qui ont paru dans la presse ont brutalement rappelé que le " meilleur ami de l'homme " pouvait parfois utiliser ses crocs contre cet humain qui l'a domestiqué il y a plus de 12.000 ans. Cet article n'a pas pour but d'entrer dans la polémique concernant les pitbulls et autres races dites " dangereuses " : ces problèmes relèvent plus d'un phénomène de société que des relations chiens-humains. Néanmoins, ces accidents ont eu le mérite de mettre sur le devant de la scène le grave problème des morsures, phénomène qui a toujours été occulté par celui des déjections en ville. Il faut le reconnaître : les chiens agressent les humains beaucoup plus souvent qu'on ne voudrait bien l'admettre. Dans la région de Genève, nous avons relevé que 24% des plaintes des clients ayant des problèmes comportementaux avec leur chien concernaient des cas d'agressivité (grognements, menaces, pincements, morsures) envers le propriétaire ou d'autres membres de la famille vivant avec le chien et 21% des cas d'agressivité envers des humains, connus ou inconnus, ne partageant pas le même habitat que le chien. En France, le Centre de Documentation et d'Information de l'Assurance évalue le nombre annuel des morsures à environ 500.000 ; 60.000 d'entre elles nécessitent des soins hospitaliers. Or, l'on estime que moins de la moitié des accidents sont officiellement déclarés. En analysant ces divers incidents, on découvre qu'ils ont principalement lieu dans le domicile ou près du domicile de l'animal et que les victimes sont très souvent des proches du chien ; viennent ensuite les cyclistes, joggers et les personnes amenées de par leur profession à pénétrer sur la propriété de l'animal : représentants de commerce, facteurs, employés de l'EDF, etc… Les enfants, qui seront le sujet d'un autre article, sont cependant les principales victimes.

Ce qu'il est primordial de retenir, c'est que tout chien est susceptible un jour ou l'autre d'utiliser ses crocs, principal moyen de défense et d'attaque que le canidé possède. Toutes les races sont impliquées, de la plus petite à la plus grande, de celle considérée comme " gentille " à celle ayant une réputation d'agressivité. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce ne sont pas les chiens errants qui sont les plus susceptibles d'attaquer, bien au contraire, ce sont la plupart du temps des chiens connus de la victime qui, dans la majorité des cas, sont considérés comme des chiens de compagnie et ne sont pas utilisés pour la garde. Il semble également qu'il s'agisse plus souvent de mâles non castrés.

Mais pourquoi un chien se met-il à mordre ? Il existe de nombreuses motivations pouvant expliquer ce passage à l'acte : défendre des ressources, un territoire, une place, les chiots, faire respecter ses privilèges, faire reculer un danger, mettre à mort une proie, etc… Un chien qui a mordu est bien souvent catalogué de " chien méchant ", ayant voulu " se venger " ou ayant agi par " goût du sang ". Or, l'animal réagit en fonction de ses codes et de la situation telle qu'il la ressent, c'est-à-dire souvent de manière totalement différente de la description que nous en faisons. Chaque morsure est unique et pour la comprendre, il faudrait tenir compte des antécédents du chien, de son tempérament, de ses expériences, des relations qu'il entretient avec ses maîtres, de la présence et des réactions des divers protagonistes, du lieu de l'agression, etc...

Grâce aux études menées sur le loup, ancêtre de notre chien, il est possible de distinguer deux catégories d'agressivité : l'agressivité à l'intérieur de la meute et celle dirigée contre des congénères ne faisant pas partie de cette dernière.

Le loup et le chien sont des canidés sociaux ayant tendance à se regrouper en meute dans laquelle chacun des membres occupe une place hiérarchique déterminée. Une fois la hiérarchie clairement établie, les relations interindividuelles sont en principe détendues et les remises en place éventuelles se manifestent plus sous forme de menaces que de coups de dents. Les dominants dirigent toutes les actions de la meute et les animaux de rangs inférieurs respectent leurs privilèges. Par contre, lorsque la place du chef est remise en question, des conflits éclatent, pouvant se solder par de graves blessures.

Lorsqu'on observe ce qui se passe entre la famille-meute et son chien, il est rare que la place de ce dernier soit clairement définie. En effet, les propriétaires lui attribuent souvent des privilèges réservés, selon les codes canins, aux chefs de meute, notamment l'accès prioritaire à la nourriture et le partage des places de repos, comme les lits et les fauteuils. Paradoxalement, ils exigent que leur compagnon à quatre pattes leur obéisse alors qu'un chef de meute ne reçoit d'ordres de personne. Placés dans cette situation incompréhensible pour eux, la plupart des chiens sont perturbés et réagissent par de l'anxiété ; un certain nombre d'entre eux, dotés d'un tempérament plus affirmé, n'hésitent pas alors à se montrer agressifs pour faire respecter les droits qu'on leur a octroyés. Voici quelques situations typiques : le chien menace ou grogne son maître quand ce dernier veut le faire obéir ou descendre du lit, lorsqu'il s'approche de sa couche ou lorsqu'il pénètre dans une pièce dans laquelle le chien se trouve. Loin d'être la manifestation d'un comportement perturbé, il s'agit d'une réponse normale de l'animal si l'on tient compte de ses codes de vie et de la situation dans laquelle il se trouve. Seule une inversion de la hiérarchie pourra rétablir des relations harmonieuses.

En ce qui concerne l'agressivité dirigée envers des membres étrangers à la meute, on s'aperçoit que les loups chassent souvent sans pitié tout congénère étranger qui franchit les limites territoriales et n'hésitent pas à le blesser sérieusement, voire à le mettre à mort, s'il n'obtempère pas assez rapidement. Cependant, il arrive que des loups étrangers soient intégrés dans des meutes déjà constituées ; les observations montrent que ce sont les chefs de meute qui décident en priorité de l'acceptation ou du rejet de ces nouveaux membres.

Que devrait-on faire lorsque l'on se trouve face à un animal agressif ?

Dr. Evelyne Teroni
Ethologue-comportementaliste
Co-auteur de livre " Le chien, un loup civilisé "


(cet article est paru dans la revue "Chiens sans laisse" n°150, février-mars 2001)



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