Les effets de l’expérience précoce sur la réponse à la douleur

 

Au cours de mes lectures, je suis tombée sur un vieil article de Melzack et Scott (The effects of early experience on the response to pain, J. comp. Physiol. Psychol. 50: 155-161, 1957). Bien que de telles expériences me semblent contestables du point de vue éthique, il m’a semblé intéressant d’en faire un résumé car elles montrent à quel point les séquelles d’un élevage en isolation peuvent être étendues et surprenantes.

 

Sujets: 6 portées de scottish terriers; chaque portée est divisée en 2 groupes.

Groupe A : 10 chiots placés en isolation;
Groupe B: 12 chiots élevés dans des conditions normales, en famille ou au laboratoire.

Isolation: de 4 semaines à 8 mois, les sujets sont placés en cage avec impossibilité de voir à l’extérieur et sans contact social. Libérés à 8 mois, ils ont alors l’opportunité d’établir les mêmes contacts sociaux et sont soumis aux mêmes stimulations que leurs frères et soeurs (groupe B). Les tests débutent 3 à 4 semaines après la sortie d’isolation. 2 des chiens ayant été isolés sont retestés une 2e fois, environ 2 ans après leur libération. Tous les chiots ne passent pas systématiquement tous les tests.

 

Expérience 1: Réponse à un choc électrique

Sujets: 7 A et 9 B

Test: une voiture jouet téléguidée poursuit le chiot et délivre un choc électrique à chaque fois qu’elle entre en contact avec lui. Le chiot peut l’éviter en courant ou en changeant de direction. 10 essais par session.

Résultats: les chiots élevés en isolation reçoivent en moyenne 24,7 chocs alors que les autres n’en reçoivent que 6. A la fin de la 4e session (où l’expérience est arrêtée), tous les chiots B évitent tous les chocs alors que 2A/7 n’en évitent aucun. Les B évitent les chocs en faisant des mouvements précis en fonction du déplacement de la voiture: ils la regardent arriver et l’évitent au dernier moment. Les sujets A courent en cercles avec des mouvements exagérés de tout le corps ou s’efforcent de sortir de l’arène même s’ils continuent à recevoir des chocs. 2 ans plus tard, les 2 chiens retestés se comportent de manière identique (moyenne de 16 chocs).

 

Expérience 2: test d’évitement

Sujets: 7A et 12 B

Test: l’arène dans laquelle est placé le chiot est divisée en 2 parties pouvant être électrifiées indépendamment. Une minute après son entrée, le chiot reçoit un choc qui est renouvelé toutes les 60 secondes (total de 10 chocs) jusqu’à ce qu’il saute de l’autre côté. Le succès est atteint quand a) le chiot ne reçoit qu’un choc par session pendant 2 jours consécutifs ou b) lorsqu’il va tout de suite de l’autre côté. Les auteurs qui ont tout d’abord testé les réactions des chiots aux chocs électriques n’ont relevé aucune différence entre les 2 groupes (même seuil de réaction, réponse identique du point de vue qualitatif et quantitatif).

Résultats: à la fin de la 3e session (arrêt de l’expérience), seuls 2B/12 n’ont pas atteint le critère de réussite alors que 5A/7 ne l’ont toujours pas atteint (3 d’entre eux ne montrent d’ailleurs aucun signe d’apprentissage: leur comportement est stéréotypé ou ils restent passifs). Les B reçoivent en moyenne 5 chocs, les A 20,3. 2 ans plus tard, les 2A retestés reçoivent une moyenne de 19 chocs.

 

Expérience 3: réponse à une brûlure.

Sujets: 10A et 8B

Test: les chiots sont tenus par l’expérimentateur qui allume une allumette devant leur nez; ils peuvent éviter la brûlure en tournant la tête.

Résultats: les B tournent rapidement la tête et une fois libérés ont tendance à éviter de s’approcher de l’expérimentateur. 7A/10 n’essayent pas d’échapper à la stimulation douloureuse et cela, même si l’expérimentateur ne tente pas de les retenir; après avoir été relâchés, ils ont tendance à passer plus de temps auprès de l’expérimentateur qu’avant le test!

 

Expérience 4: réponse à une piqûre.

Sujets: 8A et 9B

Test: tout en tenant le chiot, l’expérimentateur le pique sur la cuisse (voir exp 3).

Résultats: les sujets A ne semblent pas avoir "conscience" d’avoir été piqués par l’expérimentateur: 4 d’entre eux ne bougent pas si l’on excepte quelques mouvements réflexes localisés; 4 s’écartent de quelques centimètres mais tous les A passent plus de temps auprès de l’expérimentateur après avoir subi la stimulation douloureuse. Les sujets B luttent pour s’échapper et après avoir été relâchés, évitent le contact avec l’expérimentateur.

 

Observations supplémentaires:

Les chiots A se frappent souvent la tête contre les tuyaux d’eau qui se trouvent dans leur cage. L’un d’entre eux l’a même fait de manière répétitive plus de 30 fois en une heure. Il arrive souvent aux membres du personnel de marcher involontairement sur la patte des chiots A car ces chiots se déplacent rapidement mais de manière imprévisible. A cette occasion, il ne semble pas que le chiot ressente la douleur car il ne manifeste aucune réaction: ni gémissement, ni déplacement.

 

Discussion:

Ces expériences ont mis en évidence l’incapacité qu’ont les chiots expérimentaux à répondre de manière adaptative et "intelligente" à une variété de stimuli. Or il est évident que ces sujets ressentent les stimulations douloureuses (lorsque l’on teste les stimuli douloureux, l’on observe des réponses réflexes localisées) mais ils ne savent pas comment les éviter. Les expériences précoces joueraient donc un rôle essentiel pour que les comportements d’évitement des stimulations douloureuses puissent émerger.Cette capacité est grandement limitée chez des chiots élevés dans un environnement restrictif, même s’ils ont eu la possibilité de faire des expériences après leur sortie d’isolation. Ces chiots développent des comportements mal adaptés (blocages, mouvements stéréotypés) qui persistent en tout cas 2 ans après avoir retrouvé une vie normale. Cela laisse supposer que les expériences indispensables doivent avoir lieu à une certaine époque au cours du développement.

Si les mouvements réflexes observés prouvent que les chiots ressentent quelque chose pendant la stimulation, l’absence de perturbation émotionnelle (observable) chez un grand nombre d’entre eux semble indiquer que la perception de la stimulation douloureuse est anormale.

Livingston a montré que l’expérience de la douleur chez l’enfant détermine la manière dont une fois adulte, il percevra et répondra à la douleur. Les résultats des expériences citées ici sont consistants avec de telles observations.

Le comportement manifesté face à la douleur ne devrait pas être étudié en ne tenant compte que de la fréquence et de l’intensité de la stimulation douloureuse et/ou des réponses réflexes qu’elle engendre sans prendre en compte les expériences passées des sujets. Les comportements des chiots isolés suggèrent que la perception et la réponse à la douleur, qui sont fondamentales pour acquérir un comportement adulte normal et très importantes pour la survie de l’animal, exigent tout un ensemble d’expériences précoces.

Dr. Evelyne Teroni



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