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C'est par une matinée printanière, il y a un an maintenant, qu'il fit son entrée à la clinique vétérinaire dans laquelle je travaille, ainsi que dans mon coeur. Son propriétaire venait pour faire euthanasier deux chatons âgés de deux mois, dont l'un était aveugle, parce qu'il n'avait pas réussi à les placer. Après discussion, le vétérinaire proposa au propriétaire de les lui céder afin d'être placés par les bons soins de la clinique. J'aimerais, à ce propos, rendre hommage aux vétérinaires qui travaillent à la clinique des XXXXXXX et leur dire combien je les admire pour l'amour réel qu'ils témoignent chaque jour aux animaux, dans les consultations de routine comme dans les cas particulièrement difficiles. Toutefois, le cas du chaton aveugle posa un problème au vétérinaire: était-il raisonnable de proposer ce chaton à l'adoption avec son handicap? Il nous en fit part. J'éprouvai alors un profond sentiment d'injustice et exprimai mon désaccord. En effet, son propriétaire savait depuis un mois que le chaton était aveugle puisqu'il était venu en consultation et que le diagnostic avait été établi à ce moment. Cela me choquait de penser qu'on allait lui enlever la vie, alors qu'on la lui avait laissée jusqu'à maintenant, en sachant le handicap dont il souffrait. Je sais que ma conviction profonde et la promesse de m'investir dans la recherche d'un foyer pour ce chaton lui sauvèrent la vie et je tiens à remercier le vétérinaire pour avoir su écouter son coeur et me faire confiance. Les deux chatons furent donc installlés dans une cage en attendant la visite d'éventuels adoptants. Cet après-midi-là, un couple vint pour discuter de l'adoption d'un chaton; le vétérinaire leur fit voir les deux frères et ils craquèrent immédiatement pour le chaton valide, car ils en avaient quatre autres qui étaient libres de sortir et ne voulaient pas imposer à un seul de leurs chats de rester à l'intérieur - ce qui était la condition sine qua non du placement du chaton aveugle. Ils emmenèrent donc leur chaton pendant que son frère dormait profondément. Lorsqu'il se réveilla et ne sentit plus la présence de l'autre chaton, il se mit à lancer les miaulements les plus desespérés que j'ai jamais entendus... Et à ce moment, je sus qu'il faisait déjà partie de ma vie; il ne me restait plus qu'à convaincre mon ami d'accueillir un troisième chat à la maison. Ainsi, lorsqu'il vint me chercher ce soir-là, je lui dis d'aller voir dans une des cages des stationnaires le chaton gris qui était à placer, mais qui était aveugle. Je le rejoignis une dizaine de minutes plus tard, et je sus en voyant son regard qu'il avait lui aussi craqué pour cette boule de fourrure grise qui s'était endormie sur son épaule... Alors commença la deuxième vie de "Ray Charles". Son adaptation se passa plutôt bien, mais posa deux problèmes particuliers auxquels nous avons appris à faire face avec lui : ainsi, nos deux chats abyssins, Geisha et Merlin, âgés respectivement de six et un an, l'acceptèrent en quelques jours, malgré sa façon déroutante d'approcher tout ce qu'il ne connaît pas. En effet, très curieux et téméraire, il avance tout droit vers la présence, la tête penchée sur le côté et le regarde fixe. C'est infaillible, les autres animaux considèrent que c'est une approche menaçante et selon leur caractère, s'enfuient ou affrontent l'attaquant... Le deuxième problème fut d'ordre pratique et concerna les deux arbres à chats (de plus de deux mètres de haut) dans l'appartement : nous avons passé des heures à lui montrer comment descendre de l'arbre en s'agrippant au tronc en sisal et non pas en sautant d'un bond comme il le faisait au départ, parce qu'il ne se rend pas compte de la hauteur ni du vide. Comme il apprend extrêmement vite, la maison devint rapidement un terrain de jeux familier et je vous assure que lorsqu'on le voit traverser une pièce à l'allure d'une véritable course-poursuite avec un autre chat, on a réellement de la peine à croire qu'il lui manque la vue. Il a développé ses autres sens, notamment de l'ouïe et de l'orientation, de façon spectaculaire et il peut localiser une chose immobile ou silencieuse au centimètre près. Il balaie son champ de "vision" avec des mouvements de la tête de haut en bas et peut, en pleine course, stopper avant d'entrer en collision avec un obstacle imprévu. Je crois qu'il puise toute l'énergie qui l'anime dans le contact qu'il nous demande très souvent. Il s'endort, lové autour de ma tête, en pétrissant mon crâne, vient systématiquement se coucher sur nos genoux dès que l'on s'assied; il a un besoin constant de nous sentir, de nous lécher, de se blottir contre une partie de notre corps. Ray Charles est un superbe mâle d'une année, pesant cinq kilos, et plein d'amour pour la vie. Aussi, lorsque l'ophtalmologue consulté nous a dit qu'il souffrait en fait d'une cataracte congénitale et qu'une opération pouvait être envisagée sur un oeil avec au taux de réussite de 70%, nous n'avons pas été surpris de notre indécision au sujet d'une telle opération, surtout à cause des conséquences qu'elle entraînerait sur l'équilibre entre nos chats. Jusqu'à présent, lorsque Ray Charles devient trop insupportable - il cherche sans cesse à s'affirmer, surtout avec la femelle de trois kilos qui n'ose pas l'affronter - les autres chats peuvent toujours lui échapper en sautant en haut d'un meuble. Qu'en serait-il s'il recouvrait la vue, même partiellement? Cet équilibre de forces serait vraisemblablement rompu et nous sommes convaincus que cela mettrait en péril l'harmonie et le bien-être qui règnent dans leur vie maintenant; et la collection de photos que nous avons de nos trois compères témoigne mieux que les mots de la confiance de Ray Charles en sa nouvelle vie, et ce malgré son handicap, et du bonheur qu'ils nous dispensent à longueur de journée... |