| Certains en ont une peur bleue, sautant sur le premier meuble venu pour lui échapper ; mais au fond, la toute menue souris grise n'est-elle pas mignonne à croquer ? « Dire que je fais trembler certains humains, moi qui ne rêve que de gruyère » |
Avec ses moustaches continuellement en mouvement et ses yeux pareils à deux perles noires douées de vie, sautillant sur le sol à la recherche de quelques miettes, la souris peut être charmante. Si la nature l'avait faite caressante comme un chat, utile à l'homme par quelques qualités et peu prolifique, elle aurait un succès certain auprès des populations humaines. Mais elle se multiplie à la vitesse grand V, marque son territoire et ses passages d'une odeur nauséabonde et, de plus, la perfide mange les provisions du tout-puissant homo sapiens !
Pourtant, dame souris grise est certainement le rongeur le plus familier et le plus répandu sur la terre. Elle fréquente volontiers bois et champs mais donne la préférence aux habitations de l'homme, plus particulièrement là où il conserve ses aliments. Elle survit même dans les grandes chambres froides maintenues à des températures inférieures à 0° et constamment à l'abri de la lumière. On pensait autrefois que ce petit rongeur était originaire d'Asie centrale. On considère aujourd'hui que son habitat d'origine s'étendait autour de la Méditerranée. Il était déjà connu des Grecs. De nos jours, il est répandu dans le monde entier. Cette dissémination accidentelle a d'abord eu lieu grâce à la navigation (ou à cause d'elle!),la souris grise traversant les océans comme passagère clandestine. Parfaitement adaptée à notre civilisation, elle emprunte maintenant souvent l'avion, telle une vedette de la jet-society.
Enfant, je rêvais d'en avoir dans la maison pour pouvoir les apprivoiser. A Vernier où je gérais un petit parc animalier, la souris grise proliférait malgré la présence de mes félins. Elle savait se glisser silencieusement entre les caisses, sous les cages des chats, les narguant avec impertinence, allant même jusqu'à se servir sans vergogne dans leur assiette. Il faut dire que les animaux s'habituent vite aux bêtes habitant les mêmes lieux qu'eux, et une coexistence pacifique s'établit entre les »locataires » d'un même abri. En revanche, si une souris étrangère à la colonie habitant la chatterie avait le malheur d'y mettre le museau, elle était immédiatement poursuivie par les autres souris qui la chassait de leur territoire. Ne trouvant pas d'autre refuge, l'audacieuse instruse était finalement attrapée par les chats, prévenus grâce à l'agitation de leurs colocataires.
Dans le premier local où j'entassais les provisions de mes pensionnaires et où je préparais leur nourriture, les souris s'y étaient aussi multipliées, crevant mes sac de graines, souillant les cageots et les ustensiles en marquant partout leur passage. Les cornets ou les linges oubliés sur une étagère étaient rapidement réduits en charpie, pour servir à la confection de nids. Les chiens qui dormaient dans ce local ne retiraient même plus leurs pattes lorsqu'une souris plus pressée que les autres passait par-dessus. Cependant parfois, énervé par leur dégâts, je leur tendais à contrecoeur des pièges, et je détruisais leurs nids lorsque j'en trouvais dans mes tiroirs. Je n'osais mettre de la mort-au-rats en raison du danger que pouvaient courir mes pensionnaires en mangeant inconsciemment des souris empoisonnées.
Encore maintenant lorsque j'ai le loisir d'en observer une, je ne peux m'empêcher de la trouver des plus mignonnes quand, assise sur son arrière-train, elle m'observe du haut d'une étagère ou quand elle grimpe le long d'une corde, s'arrêtant tous les vingt centimètres pour observer les alentours. Si les souris grises mettent le nez dehors discrètement pendant la journée, c'est la nuit qu'elles « vivent leur vie ». Elles effectuent une sorte de ballet, se poursuivant, lestes et silencieuses ou bruyamment lorsqu'il y a des conflits entre mâles.
L'organisation sociale dans une colonie de souris grises est assez libre tant que les animaux peu nombreux disposent de place en suffisance. Lorsque leur territoire devient exigu, il s'y instaure une anarchie grégaire dans laquelle un seul mâle domine toute la colonie. Il est alors seul à disposer du droit sexuel absolu sur toutes les femelles. Ce comportement constitue un régulateur naturel à la surpopulation. En effet, l'effectif habitant les volières, restait à peu près constant. Malgré mes interventions et celle d'autres prédateurs attendant leur sortie à l'extérieur, tels les chouettes, renards et chats des voisins, « mes souris » maintenaient leurs effectifs grâce à leur capacité de reproduction. La souris est sexuellement active toute l'année. Elle peut avoir huit à dix portées par an, comptant de cinq à six souriceaux. La durée de gestation est de dix-neuf à vingt jours. Les petits naissent nus et aveugles mais sont sevrés après dix-huits jours et atteignent leur maturité sexuelle à six semaines.
Et voilà, moi qui, enfant, rêvais d'avoir une souris ou deux ans ma chambre, je fus comblé !
P.Challandes