(Article paru dans le journal Belge Le Soir le 14/2/97)
Les méthodes culturales et les élevages se sont toujours appuyés sur la diversité biologique, en puisant dans la vaste réserve génétique qui leur était offerte, pour sélectionner et améliorer un " matériel " de plus en plus performant. De nombreux facteurs expliquent cette recherche incessante de l'optimisation des moyens de production. Sociaux et politiques d'abord, en réponse aux angoisses que soulève le spectre de la faim dans le monde. Mais économiques aussi, pour les agriculteurs et les éleveurs qui sont soumis de plus en plus aux exigences et effets pervers de la mondialisation du marché. Car il ne suffit plus de produire, il faut surtout être compétitif. L'exemple récent des aliments transgéniques est l'illustration parfaite de la précipitation sur les marchés, d'aliments dont les méthodes de production sont sujettes à controverses. De l'avis de nombreux scientifiques, la décision des commissaires européens du 18 décembre a été prise sans le recul indispensable pour évaluer les répercutions que de tels bouleversements structurels pourraient impliquer tant pour la santé publique que pour l'environnement.
Quant aux consommateurs, on les spolie du droit élémentaire à choisir. Car sans étiquetage, comment établir la différence entre les produits que l'on veut réellement consommer et ceux que l'on nous impose? Ce ne serait pas la première fois que les commissaires européens cèdent aux pressions de lobby économiques. L'exemple récent du " Piège à mâchoire " oppose toujours Sir L.Brittan aux décisions prises par le Parlement Européen, et plus récemment par les Ministres de l'Environnement. Là encore, c'est le puissant lobby de la fourrure qui regroupe les Etats-Unis, le Canada, et la Russie qui semble dicter ses volontés à l 'Europe. Quelles qu'y soient les réalités culturelles. Dans un cas comme dans l'autre, les citoyens sont en droit de se demander quel sens on réserve encore à ses libertés fondamentales. Et à la démocratie qu'ils sous-tendent.
Les risques véhiculés par les aliments transgéniques dépassent le cadre strict de la santé publique, présenté par les comités d'experts. Dans ce dossier, l'homme n'est pas le seul qui risque de payer les frais de notre hâte excessive à satisfaire le secteur agro-alimentaire.
L'intensification des méthodes de production en usant et abusant de l'efficacité de l'amélioration génétique, a provoqué une lente dérive qui nous a conduit à un paradoxe étonnant. La diversité génétique a construit peu à peu le nid à une érosion génétique des " espèces domestiques ", qui n'a plus rien à envier à celle des milieux naturels1).
Nous sommes entrés dans l'ère de la gestion des ressources génétiques et de l'uniformisation des souches et des cultivars. L'érosion génétique des plantes se retrouve à trois niveaux: le nombre d'espèces cultivées, la diversité des gammes variétales au sein d'une même espèce et enfin la variabilité dans chaque variété. A chacun de ces niveaux, nous assistons à un appauvrissement sans précédent du potentiel génétique. L'introduction à grande échelle de variétés de graines hypersélectionnées a provoqué bien sûr dans un premier temps, de fabuleux bonds en avant dans la productivité alimentaire des dernières décennies. Mais elle a aussi anéanti les méthodes culturales traditionnelles des pays en voie de développement, qui bien adaptées auraient pu trouver d'autres voies pour améliorer les rendements. Sans exposer les écosystèmes aux menaces actuelles. L'uniformité agricole dans les pays du Nord - comme du Sud d'ailleurs - n'aurait pas mené à de telles performances si elle ne s'était appuyée sur une trilogie bien contestée: la modification profonde des paysages agricoles et, l'utilisation à grande échelle d'engrais et de pesticides. Les effets pervers de ces pratiques - qui commencent à se faire ressentir depuis quelques années - remettent en question le bien fondé de la voie empruntée depuis plus de quarante ans... Malgré les promesses des scientifiques et l'euphorie des premiers jours. Le souvenir de catastrophes inscrites dans l'histoire des peuples, ne manque pas de nous rappeler, combien l'étroitesse de la base génétique rend nos productions vulnérables. Aux insectes et aux maladies notamment : 1848 la famine en Irlande due à la maladie des pommes de terre (mildiou), 1970 l'épidémie dans les cultures de maïs aux Etats-Unis due à un champignon (Helminthosporium maydis), 1991 l'épidémie de cancer du citron au Brésil,...
Quoiqu'il en soit, on ne parle plus - à présent - qu'en termes de ressources génétiques, dont la gestion est confiée à différents organismes privés ou publics. Les agriculteurs ne sont plus qu'un des maillons manipulés par l'industrie agro-alimentaire, dont les intérêts colossaux noyautent de plus en plus les possibilités de choix individuels. Et collectifs.
Il est évident que nous atteignons petit à petit les capacités de charge de la planète, quel que soit le compartiment que l'on analyse: surfaces cultivables de qualité, pâturages ou même réserves d'eau douce... Les agricultures des pays développés - tout comme celles des pays en voie de développement - ont de moins en moins d'espoir de voir de nouvelles révolutions technologiques leur venir en aide. Nous devons réapprendre d'abord à gérer ce que nous avons, dans la perspective d'un développement durable. Pour y arriver, il faut éduquer, voire rééduquer les populations. Les associations de défense des consommateurs montrent sans ambiguïté leur préférence pour les produits du terroir. C'est le retours aux productions de qualité. La demande en aliments transgéniques ne se situe pas dans le camp des consommateurs. Européens en tout cas. Ni le besoin, au niveau mondial. La " Marche du Siècle " le 15/01/97 a eu le mérite de clarifier ce débat en France, en situant clairement les enjeux et les acteurs. Merci encore, Monsieur Cavada.
Il faut bien sûr encourager et développer la recherche, mais il faut encore et surtout s'arrêter, et prendre le temps de la réflexion. Est-ce que nous faisons est bien ? Ne peut-on pas corriger certaines erreurs et gagner sur ce que l'on a déjà?..
Au vu des certitudes et des promesses - non toujours tenues - dans le passé par d'autres scientifiques, le génie génétique sur lequel repose tant d'espoirs doit être abordé avec la plus grande sagesse. Un terme qui peut paraître bien désuet. Pourtant la science touche en ce domaine, le centre de toute chose. Elle s'attaque à l'ADN, au langage universel de la nature, de la plus petite bactérie à la cellule nerveuse hyperspécialisée du cerveau humain. Toute l'évolution des espèces - échelonnée sur plusieurs milliards d'années - s'est déroulée dans une voie ténue. Celle de la multiplication et de la complexification. Pour construire un tout cohérent et profondément interdépendant. La mémoire de ces expériences se trouve accumulée dans une seule banque de donnée - ADN ou ARN - à partir de laquelle, de bifurcations en bifurcations, s'est progressivement construit l'arbre de la vie. Il serait bien prétentieux de croire que la Nature ne nous réserve pas quelque nouvelle surprise, si l'on touche à ce qu'elle a si patiemment élaboré. Et testé.
Les plantes modifiées génétiquement sont un souci pour de nombreux chercheurs, qui voient la possibilité d'échappée et de transfert de matériel génétique vers d'autres espèces restées sauvages. Qu'adviendrait-il du résultat des manipulations génétiques une fois lâchées en pleine nature, si des transferts indésirables s'opéraient bien malgré nous ...?
Les plus optimistes ou les insouciants dénoncent " un nouveau scénario de film catastrophe ". Mais l'Histoire est là pour nous rappeler d'autres mésaventures - où l'homme a payé de ses larmes - ses essais d'apprenti sorcier. Alors, pourquoi ne pas encourager enfin un principe élémentaire de précaution ?.
Dr Y.Beck Président du R.N.S.2)
1) La perte de la biodiversité " naturelle " constitue un problème majeur à l'échelle planétaire. Edward O.Wilson l'un des plus grands théoriciens actuels de l'évolution biologique, reconnu comme le père des études consacrées à la biodiversité, s'est penché sur les mécanismes qui sont à l'origine de la création des nouvelles espèces. Et de la disparition des anciennes. Il considère que 20 % des espèces auront disparu de notre planète d'ici 2020,- par la seule faute des activités humaines (La diversité de la Vie - éd O.Jacob). Quoique nous fassions aujourd'hui. Si l'on considère que la somme des expériences réalisées au cours des millénaires - voire des millions d'années - se retrouve dans le patrimoine génétique, c'est la charpente sur laquelle repose toute l'évolution qui se gangrène. Sans que l'on puisse mesurer encore, à quel point les mécanismes qui assurent la cohésion du tout, en sont d'ores et déjà affectés. (retour)
2) R.N.S.: Rassemblement pour une Nouvelle Société
Fondé en 1985 par les membres de nombreuses associations pour la sauvegarde de la nature et de presque toutes les sociétés de protection animale.(retour)
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